Comité pour les Droits Humains en Amérique Latine
David Murray
Comme à l’époque faste de la colonisation espagnole où les minéraux du Nouveau monde déferlaient sur l’Europe, l’Amérique du Sud, qui connaît actuellement un boom considérable dans le secteur minier, revient à l’avant-scène. Mais les divers projets parsemant la région sont loin de faire l’unanimité. C’est notamment le cas du projet de Pascua Lama, une mine à ciel ouvert à 4500 mètres d’altitude à la frontière de l’Argentine et du Chili.
Mené par la compagnie canadienne Barrick Gold Corporation, ce projet représente un investissement de près de 1,5 milliards de dollars. Avec des réserves d’environ 17,6 millions d’onces d’or, cela devrait permettre d’extraire quelque 750 000 onces d’or par année, et ce, pour une période minimale de 21 ans. L’opposition au projet est toutefois grandissante.
D’entrée de jeu, la feuille de route de Barrick Gold n’a rien pour rassurer. Parmi les plus importantes compagnies aurifères au monde (1), elle est très active en Amérique du Nord, en Australie et en Tanzanie essentiellement, où on l’associe avec la mort de 50 mineurs. Elle ne s’est jamais privé de museler les journalistes osant la dénoncer et ses liens avec la famille Bush sont bien connus. De 1995 à 1999, George Bush Sr. fut d’ailleurs « président honoraire » du « conseil consultatif international » de la compagnie, période durant laquelle il a avoué avoir permis l’instauration de lois favorables à la compagnie. L’entreprise compte aussi dans ses rangs d’autres « retraités » du monde politique, dont l’ex-premier ministre canadien Brian Mulroney, un des pères du libre-échange canado-américain, membre du conseil d’administration de Barrick Gold Corporation depuis 1993 et aujourd’hui directeur de son conseil international.
Au Chili, c’est l’Accord de libre-échange Chili-Canada qui a facilité l’implantation du projet Pascua Lama. Ce traité, qui fournit le cadre légal pour l’investissement étranger, vise à éliminer les obstacles légaux aux échanges commerciaux entre les deux pays. Comme le souligne l’anthropologue César Padilla de l’Observatoire latino-américain des conflits environnementaux, il en résulte une politique fiscale favorable pour la compagnie canadienne, qui est totalement exempte d’impôts, ainsi que des lois environnementales déficientes favorisant le développement de projets considérablement nuisibles aux écosystèmes.
Le projet Pascua Lama soulève de nombreuses inquiétudes sur le plan environnemental puisque, pour exploiter la mine, Barrick Gold envisage de déplacer, à coups de bulldozers et d’explosions contrôlées, des parties significatives des glaciers Toro 1, Toro 2 et Esperanza, voulant les fusionner avec le glacier Guanaco, un glacier plus imposant situé à deux kilomètres du projet. Ce qu’on craint surtout, c’est que le déplacement des glaciers ait de graves répercussions sur les écosystèmes locaux. On craint notamment que cela ne tarisse les sources d’eau, alors que la région est aux prises avec des sécheresses récurrentes depuis quelques années. La compagnie se défend en soulignant que ces glaciers ne représentent que 0,5 % des réserves d’eau de la région et que leur glace restera malgré tout dans le même bassin hydrique. Cette assurance de la compagnie s’avère cependant insuffisante pour plusieurs qui ne voient pas la situation du même œil. Comme l’affirme Lucio Cuenco de l’Observatoire latino-américain des conflits environnementaux, « un glacier n’est pas seulement qu’un morceau de glace qu’on peut prendre et déplacer […], c’est partie intégrante d’un bassin hydrique et, si vous le déplacez, vous perturbez cet écosystème ».
Les glaciologues de la région estiment d’ailleurs que, même si Barrick ne retire que 25 % du volume des glaciers, ceux-ci risquent fortement de disparaître à cause du déséquilibre que causerait cette intervention dans leur cycle de reconstitution. D’ailleurs, les activités d’exploration à elles seules ont déjà causé une diminution de 70 % du volume des 3 glaciers.
La méthode d’extraction privilégiée pour le projet Pascua Lama fait aussi l’objet de craintes. Il s’agit d’une méthode où « la roche est concassée et ramassée en monticules qu’on asperge ensuite d’une solution de cyanure de sodium ayant la propriété de détacher l’or de la pierre et qui s’écoule le long des digues dans des collecteurs ». On craint les dangers de fuites de cyanure de sodium et de contamination de l’eau et des sols, puisque, même si présent en petites quantités, ce produit chimique est extrêmement toxique. Les résidents et résidentes de la vallée Huasco ont d’ailleurs fait part au gouvernement chilien de leurs inquiétudes à ce sujet. Même si Vincent Borg, vice-président aux communications de la multinationale, affirme que la technique est sécuritaire, certaines organisations comme Mining Watch rappellent que la méthode n’est pas infaillible et que des accidents sont survenus par le passé.
Un autre projet de la géante canadienne a déjà commencé à faire des siennes, le projet Pascua Lama n’étant qu’un des 14 projets miniers financés par Barrick Gold dans la Cordillère des Andes. Le 11 octobre dernier, le projet aurifère Veladero, situé du côté de l’Argentine dans la petite ville de San Juan, est devenu le premier des 14 projets andins de Barrick Gold à avoir été inaugurés. La même méthode d’extraction d’or à base de cyanure privilégiée pour le projet Pascua Lama sera utilisée à Veladero dès novembre. Néanmoins, le processus d’exploration, entrepris il y a dix ans, a déjà provoqué une augmentation de 150 % des cas de cancer dans la localité de Jáchal dû à la contamination de l’eau avec l’arsenic provenant des déchets versés clandestinement dans la rivière San Juan.
Il appert également que la zone minière désignée pour le projet de Pascua Lama faisait partie d’une réserve de la biosphère reconnue officiellement par l’UNESCO. En 1994, ce statut particulier fut cependant retiré au site par le gouvernement de la province argentine de San Juan avant que le site ne soit remis à la compagnie canadienne Barrick Gold pour son projet d’exploitation.
Faisant fi d’une opposition citoyenne croissante et d’avis environnementaux énonçant des craintes légitimes (2), Barrick Gold entend aller de l’avant avec son projet. Ayant l’appui des gouvernements chilien et argentin, l’extraction devrait être entamée en 2009, tel que prévu. L’opposition au projet est toutefois toujours bien vivante et, si elle ne réussit pas à freiner le projet de la multinationale, elle conscientisera du moins face aux projets futurs dans la région. Parce que malgré les promesses de retombées économiques nombreux et nombreuses sont ceux et celles qui se souviennent d’une période faste où l’extraction minière était reine sur le sous-continent, mais qui laissa d’amers souvenirs, comme cette Potosi jadis si riche qui « ne laissa que le vague souvenir de ses splendeurs, les ruines de ses temples et de ses palais, et huit millions de cadavres d’Indiens » (3).
(1) Barrick Gold pourrait en fait devenir la plus importante mondialement si son offre non sollicitée sur la société canadienne Placer Dome est acceptée, ce qui n’était pas encore confirmé au moment d’écrire ces lignes. (2) Dans son récent rapport, la commission environnementale régionale CONEMA a d’ailleurs exprimé ses craintes par rapport au fait que la compagnie manifestait peu de considérations pour les possibilités de pollution en aval et qu’il y avait des incohérences dans les chiffres avancés par celle-ci. (3) Eduardo Galeano. Les veines ouvertes de l’Amérique latine. Plon, Paris, 1981 [1971], p.49