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Conflits socio-environnementaux et autodétermination : Enjeux de développement sur le continent américain

Anthropolama - Journal d’Anthropologie de l’UdM, Février 2006 Par Maude Chalvin

Le 23 et 24 mars prochain, un colloque public réunira à Montréal des chercheurs et des acteurs communautaires du Canada, du Pérou, d’Équateur, de la Bolivie et de la Colombie. Intitulé « Conflits socio-environnementaux et Autodétermination : Enjeux de développement sur le continent américain » ce colloque se déroulera le jeudi 23 mars à l’UQAM et le vendredi 24 mars à l’Université Concordia.. Le présent article a pour objectif d’offrir un avant-goût des enjeux qui y seront abordés. Pour la programmation complète, consultez www.ccdhal.org.

Qu’entend-t-on par « conflits socio-environnementaux » ?

Par conflits socio-environnementaux, nous entendons la cristallisation d’un rapport de force dont le point névralgique a trait au contrôle du territoire et qui met en opposition des acteurs divisés quant à la valeur que revêt les richesses d’un territoire.

Généralement, ce type de conflits oppose deux visions diamétralement opposées, l’une communautaire liée à la valeur d’usage du territoire où celui-ci est perçu en tant que milieu de vie construisant l’identité collective et offrant aux collectivités humaines les moyens de leur subsistance et l’autre, liée à la valeur marchande de ces richesses (abordées en tant que ressources naturelles), laquelle se conjugue à la valeur géostratégique d’un territoire.

Au Sud du continent : présence accrue des transnationales dans les chantiers d’exploitation des ressources naturelles

Au sud du continent, ce type de conflits s’impose en tant que sources premières de tensions sociales. Rappelons que depuis le début des années 1990’, l’Amérique du Sud est aux prises avec un processus accéléré d’exploitation de ses ressources naturelles (forêts, terres arables, pétrole, eau, mines, gaz naturel, biodiversité, etc.) Suite aux changements survenus dans les législations encadrant les investissements étrangers, les firmes transnationales envahissent la région, souvent sans consulter la population locale, pour mener de nouvelles prospections et mettre sur pied des chantiers d’exploitation des ressources naturelles qui mettent en péril non seulement les écosystèmes mais la survie même des communautés locales lesquelles sont confrontées à la perte de contrôle sur leurs moyens de subsistance (terres, alimentation, eau, médecine, etc.).

Au Québec : territoires et développement local

Si la violence des conflits socio-environnementaux est atténuée au Nord, le Québec n’est toutefois pas exempt de ce type de développement conflictuel. Bien que davantage encadrés, les investissements dans l’exploitation des ressources naturelles posent également des défis aux territoires ruraux du Québec qui, dans un contexte de glocalisation, s’efforcent de mettre en valeur les richesses du territoire pour favoriser un processus de développement économique apte à préserver les emplois de la région. Alors que la conscience écologique gagne du terrain et que les « régions ressources » se dépeuplent au profit des centres urbains, la question du développement local suscite de plus en plus de mobilisations citoyennes orientées autour des enjeux environnementaux lesquels s’articulent aux questions de l’emploi et du logement ainsi qu’au renouvellement de la démocratie locale. Citons en exemple la bataille contre les mégas porcheries, le mouvement pour la reconnaissance de l’eau en tant que bien public ou celui de l’Union paysanne, les mobilisations contre l’installation d’incinérateurs toxiques, la défense de la forêt boréale, etc. Les villes ne sont pas en reste : la crise du logement, la construction de voies rapides ou de casinos sont autant d’enjeux qui posent la question de la finalité du développement et du pouvoir démocratique des communautés locales.

Géopolitique des ressources naturelles

Ces enjeux locaux reliés à l’utilisation des ressources d’un territoire doivent être analysés dans un contexte global où la course pour le contrôle des ressources stratégiques est un facteur déterminant des relations internationales. Ce que l’on associe au Nord au processus de démantèlement de l’État providence et, au Sud, à la stratégie relevant des plans d’ajustements structurels du FMI, participent d’une même dynamique qui favorise, en ce qui nous concerne, le contrôle des ressources vitales par des acteurs privés transnationaux qui n’ont aucun compte à rendre si ce n’est ceux en égards aux taux de profits de leurs actionnaires. Et malgré la prétention de ces acteurs d’accéder à une scène supranationale où les pouvoirs publics s’estompent devant la logique structurante d’une fictive libre concurrence, il n’en reste pas moins que ces firmes évoluent dans les cadres nationaux d’États disposant de puissants arguments militaires pour assurer à ces acteurs l’accès aux ressources naturelles, fussent-elles situées à l’extérieur de leurs frontières politiques. À cet égard, l’invasion de l’Irak a remis à l’avant scène l’importance stratégique du pétrole pour les pays industrialisés.

Contrôle territorial et ressources naturelles

Il importe, par ailleurs, de souligner que les stratégies étatiques et/ou privées visant à contrôler un territoire donné, répondent souvent à d’autres logiques que celles purement économiques. Par exemple, l’installation d’une agro-industrie dans une zone rurale isolée où la population assure traditionnellement ses moyens de subsistance sur une base autonome, permet un plus grand contrôle sur une population susceptible de revendiquer son droit au territoire et à l’autodétermination. La destruction des cultures vivrières par l’extension d’une monoculture d’exportation implique une perte des moyens de subsistance de la population locale qui, plus souvent qu’autrement, sera contrainte de migrer vers les villes ou de décrocher un emploi salarié dans la nouvelle agro-industrie afin d’assurer sa survie. Ces chambardements sont souvent causes de l’éclatement de la cellule communautaire préexistante, ce qui permet d’écarter les potentielles velléités d’autonomie de la population locale.

Cette double logique de profits et de contrôle territorial est à l’œuvre dans plusieurs plans de développement, tel le Plan Puebla-Panama-Putumayo (PPPP) qui, tout en reliant, par des infrastructures de transport les plus importants bassins de richesses naturelles du continent, permet à l’entreprise privée et à l’État de pénétrer dans des zones isolées qui ont de tout temps été un terreau pour les guérillas et les luttes autochtones en faveur de l’autodétermination. En favorisant l’atomisation des membres d’une collectivité par le biais d’emplois salariés remplaçant les modes d’autosuffisance, le PPPP permet de « pacifier » des régions stratégiques afin d’assurer la dite « sécurité des investissements » et celle du transport des marchandises en plus d’offrir aux entreprises une main d’œuvre bon marché, déracinée de son territoire et de ses activités traditionnelles.

Mobilisations collectives du Nord au Sud

Face à ces conflits socio-environnementaux émergents, de plus en plus de citoyens, au Sud comme au Nord, se mobilisent pour reprendre contrôle de leurs ressources et de leur territoire. En Bolivie, les paysans sans-terre se sont rassemblés pour reprendre possession de leur moyen de subsistance et s’assurer d’une vie digne. Aussi, face à la privatisation de l’eau et du gaz, les Boliviens de El Alto et de Cochabamba ont dit non à l’appropriation de leurs ressources naturelles par des intérêts étrangers. Autre exemple, lorsque les agriculteurs péruviens de Tambogrande ont refusé, par référendum municipal, l’implantation d’une entreprise minière canadienne sur leur territoire, leur mobilisation s’est propagée à Esquel, en Argentine, jusqu’au Guatemala, où les gens, aux prises avec une situation similaire, se sont mobilisés contre des projets de développement qui mettaient en danger leur mode de subsistance. Au Québec, on assiste également à la remise en question du développement conventionnel par les communautés, qui revendiquent une plus grande démocratie locale afin de pouvoir influencer le développement dans une perspective non seulement durable mais solidaire.


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