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Le Mouvement des sans-terre bolivien

Naissance d’un nouvel acteur social face aux politiques néolibérales

Marie-Josée Béliveau

« Avec la globalisation et l’ALCA (la Zone de libre-échange des Amériques, ZLÉA), les propriétaires terriens et les entreprises transnationales non seulement nous privent de la terre et de l’eau, mais aussi de notre vie, comme à Pananti . »
 Paysan sans terre du Gran Chaco

La réforme agraire en Bolivie Lorsque j’ai rencontré le sociologue Hernan Avila, je lui ai demandé : Qui sont les sans-terre en Bolivie ? Lui-même autochtone, originaire de Sucre, situé dans les hauts plateaux boliviens, Hernan travaille au CIPCA (Centre d’investigation et de promotion de la paysannerie) dans la région de l’Amazonie bolivienne. « Tu sais, m’a-t-il répondu, je suis moi-même sans terre en Bolivie ! »

En raison des problèmes d’accès à la terre auxquels faisait face la population avec le latifundio et la concentration terrienne, la Réforme agraire bolivienne est intervenue en 1953 en proclamant « la tierra es de quien la trabaja ! » (la terre appartient à celui qui la travaille). Devant redistribuer la terre et ouvrir la voie de la propriété terrienne aux autochtones, cette réforme n’a jamais été appliquée et est demeurée une utopie.

Au cours des années quatre-vingt-dix, un vent de manifestations provenant des secteurs autochtones et paysans ébranle la Bolivie. Ce mouvement est initié dès 1990 par les autochtones des basses terres boliviennes avec la Marcha histórica por el territorio y la dignidad (Marche historique pour le territoire et la dignité). De nombreux secteurs sociaux joignent le mouvement. Tout à coup, le pays prend conscience du 80 % autochtone qui compose sa mosaïque ethnique. Ces autochtones, habitants ancestraux, réclament principalement l’accès à la terre comme moyen de subsistance.

En 1996, devant l’intensité des revendications sociales et l’évidence des injustices dans le dossier agraire, le gouvernement met enfin sur pied l’Instituto nacional de reforma agraria (INRA - Institut national de réforme agraire), ayant pour mandat de redistribuer la terre de manière plus équitable.

Près de dix ans plus tard, force est de constater que l’INRA n’a rien changé à la situation. Au contraire, attaché au gouvernement et infiltré par les pouvoirs en place, l’Institut a favorisé les grands propriétaires terriens, permettant à ces derniers d’asseoir plus encore leurs droits de propriété sur les terres du pays. Certaines organisations, comme le CIPCA, où travaille Hernan Avila, et la Fundación Tierra dénoncent justement les conséquences de la capitalisation des terres qu’a créée l’application de la réforme. Ils questionnent les intérêts cachés de l’INRA. En effet, bien que l’Institut ait permis la dotation de territoires (Tierras comunitarias de origen) à certaines communautés autochtones, ses actions ont surtout eu pour effet de légitimer les propriétés latifundistes et de délimiter de nouvelles terres pour les marchés spéculatifs, particulièrement dans la région des basses terres du pays. En outre, ceci a eu comme conséquence d’augmenter la valeur des terres et d’en restreindre d’autant plus l’accès aux petits paysans. Ceux-ci, pour qui il était déjà impossible de commercialiser leurs productions à cause de la compétition féroce avec les grands producteurs agricoles, n’ont pu obtenir des parcelles de terre plus grandes et certains ont même dû se résoudre à vendre leurs parcelles.

« Depuis 1996, avec l’INRA, la règle de redistribution est désormais : la terre appartient à qui possède de l’argent », précise Hernan. « Mais, tu sais comme moi, la Bolivie est un pays sous développé ! C’est donc dire qu’un très faible pourcentage de la population a de l’argent. Finalement, les choses ont très peu changé… »

Une réalité méconnue au Nord, fréquente au Sud Sin tierra, ou sans-terre, l’expression subjugue. Au Nord, les problèmes d’espace dont on parle sont plutôt ceux que connaissent les grandes villes avec leur pénurie de logements. Nous avons de la difficulté à nous représenter ces gens luttant ou se déchirant pour un bout de terre infertile et isolé. Pourtant, la réalité des sans-terre est présente dans de nombreux pays d’Amérique latine. Le combat pour la terre est aussi une réalité qui rejoint d’autres continents où, comme à certains endroits d’Afrique ou des Philippines, l’accès à la terre est la cause d’affrontements violents.

Pays pauvre (avec un IDH de 114e sur 177 pays ) et majoritairement rural (60 %), la Bolivie a une part importante de sa population qui s’alimente grâce à l’agriculture de subsistance. Ici, la terre porte le nom de Pachamama (Terre mère dans les langues autochtones andines). Mère nourricière, divinité féminine et source de vie, elle est au cœur de nombreux cultes.

Géographie des sans-terre Suite à la chute des cours de minerai qui a entraîné la fermeture de mines, après les restructurations économiques imposées par les politiques néolibérales et dû à la rareté des terres, de nombreux habitants des hauts plateaux andins de l’ouest du pays entreprennent un mouvement de migration vers les terres basses du pays vers la fin des années 1980. Ces autochtones, quechuas et aymaras pour la plupart, sont attirés par l’abondance en terres de l’est du pays et de meilleures conditions économiques qui leur font miroiter l’espérance de subvenir aux besoins de leur famille.

La province du Gran Chaco attire une grande part de cette migration. En effet, cette province, frontalière au sud avec l’Argentine et à l’est avec le Paraguay, est une zone de passage importante pour le commerce, particulièrement avec l’Argentine. La ville de Yacuiba, sise au sud tout juste sur la frontière, sert de transit et accueille un commerce informel florissant. Cette région fait partie des basses terres boliviennes que l’on met souvent en opposition avec la région des hauts plateaux du pays, puisque les deux sont paradoxalement différentes. En effet, contrairement aux hauts plateaux, les basses terres disposent d’un climat beaucoup plus favorable aux activités agricoles.

La naissance du MST A la suite de la création de l’INRA et en raison d’un manque d’accès aux terres, le Mouvement des sans-terre (MST) naît en 1999 dans la région de Yacuiba. C’est un précédent en Bolivie où, pourtant, les problèmes étaient criants depuis longtemps.

Le Mouvement organise ses premières prises de terres au cours de l’année 2000. La première sera Pananti, située sur une superficie laissée à l’abandon à une trentaine de kilomètres au nord de Yacuiba. Suivra Palmitos-Timboy quelques semaines plus tard. Puis viendront Chirimoyal, Los Sotos, Arenales, Nuevo Amanecer…

Rapidement, de nouveaux membres s’additionnent. Ce sont surtout des migrants quechuas et aymaras, provenant des provinces de Chuquisaca et de Potosi, fils et filles d’agriculteurs andins installés dans la zone périurbaine de Yacuiba. Jusqu’ici forcés d’occuper des emplois informels ou de vendre leur main-d’œuvre comme peones à des propriétaires terriens, ils voient soudain miroiter la possibilité d’obtenir un lopin de terre et d’y développer des activités agricoles. De nombreux autochtones originaires de la région, en particulier des guaranis, grandissent aussi les rangs du Mouvement.

Les occupations de terres se réalisent par étape. D’abord, les dirigeants du MST déterminent les superficies à occuper en fonction de différents facteurs. Ils privilégient les terres fiscales ou celles laissées à l’abandon depuis plusieurs années. Ensuite, les hommes s’installent et entreprennent de défricher en vue d’accueillir la communauté. Les femmes s’incorporent graduellement dans le processus. Elles sélectionnent les espaces qui accueilleront leurs habitations et préparent des mets communautaires. Toutefois, en raison des nécessités (éducation, soin de santé, etc.) et de la précarité du campement, ce n’est que plus tard que femmes et enfants s’installent définitivement.

Tant que les terres ne sont pas cultivées, les habitants manquent de plusieurs nécessités et le maïs constitue l’aliment de base de la diète familiale. Afin de répondre aux besoins de leur famille, les hommes doivent fréquemment s’absenter et travailler comme peones dans des propriétés voisines ou encore travailler dans l’aire urbaine de Yacuiba jusqu’à ce qu’ils obtiennent l’argent nécessaire à la survie de leur famille et poursuivre leur travail sur la terre.

Des droits pour tous ? À l’aube du 9 novembre 2001, sept paysans sans terre sont abattus à Pananti lors d’un violent affrontement armé organisé par un propriétaire terrien. Le soir de ce matin meurtrier, les médias de Yacuiba et la presse nationale parlent d’un affrontement entre différents groupes de paysans survenu à cause de rivalités. Toutefois, le Defensor del pueblo ouvre une enquête et découvre le pot aux roses. Il n’est nullement question d’un affrontement entre paysans : il s’agit plutôt de l’attaque d’une milice armée, menée par un latifundiste. Malgré la déclaration du Defensor del pueblo, cinq membres du MST, dont Angel Duran, le fondateur du Mouvement, passeront plusieurs mois en prison.

Ce fait démontre bien la mainmise des élites économiques locales sur les médias et sur le processus judiciaire. En Bolivie, les jeux de pouvoirs et d’influences sont monnaie courante tandis que la corruption est omniprésente. « Pour nous, la loi et les droits n’existent pas. Ils nous ont pris tels des animaux », raconte en quechua Juana Ortegua, présidente du groupe de femmes de Pananti.

Aujourd’hui, Pananti est constituée de quarante familles (170 personnes) établies sur une superficie de 80 hectares. Sur une terre laissée en friche, les habitants originaires de Chuquisaca, Cochabamba, Potosi, Tarija et du Gran Chaco ont construit leur maison de bois et de feuilles de motacu (palmier typique de la région) et ont entrepris de cultiver. Cependant, depuis l’année 2002, afin d’apaiser les propriétaires terriens de la région, les autorités de Yacuiba interdisent aux gens de Pananti de cultiver les terres.

Désormais, en Bolivie, ils sont des milliers de sans-terre. Depuis sa naissance dans la province du Gran Chaco en 1999, le MST n’a cessé de prendre de l’ampleur et il s’est étendu et consolidé dans toutes les régions du pays. Son nom rappelle celui du Mouvement des travailleurs sans terre du Brésil (Movimento de los Trabalhadores Rurais Sem Terra da Brazil), duquel lui provient d’ailleurs une large part de son inspiration. Si ses revendications, ses stratégies et ses moyens de lutte sont semblables à ceux de son grand frère brésilien, en Bolivie, cependant, le Mouvement se distingue par sa composition résolument autochtone. En effet, aujourd’hui, de nombreux autochtones, habitants ancestraux des terres boliviennes, sont réduits à une expression qui subjugue les gens du Nord : les sans-terre.


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