Comité pour les Droits Humains en Amérique Latine
Andreas Bichoff
La dimension culturelle de la gestion des ressources naturelles est reliée directement à la problématique de l’autodétermination des peuples autochtones. La différence interculturelle des représentations de l’environnement peut en grande partie expliquer les tensions émergeantes lorsqu’il est question d’exploitation de ressources.
La sensibilisation de la population mondiale aux grandes crises écologiques suscite des débats intenses et engagés. Au centre de ces préoccupations se trouvent les différents modèles de développement. Principalement visé, le modèle occidental, perçu comme idéal pendant de nombreuses décennies, voyait, et continue à voir de façon globale, la nature comme étant une source matérielle et alimentaire inépuisable pour le bien-être et le développement de l’humanité. Si en apparence ce dogme est remis en cause, comme le montre la multiplication de nouveaux modèles de gestion, tels que la « gestion intégrée des ressources naturelles », le cœur de la problématique n’est pas remis en cause, soit celui des représentations. Autrement dit, les solutions envisagées visent uniquement à modifier la façon de gérer les ressources afin de continuer à les exploiter. Très peu de questions émergent des différents débats concernant le rapport qui existe entre l’humanité et la Nature, plus couramment appelé environnement. Or, c’est cette dernière dimension qui devrait être analysée en profondeur afin de transformer durablement les comportements et les modes de vie des citoyens occidentaux. Cette dimension est éminemment culturelle et mérite que l’on s’y attarde car elle permet de mieux comprendre les conflits au sujet de l’exploitation des ressources naturelles dans des contextes interculturels.
Le siècle des « lumières » et le modèle occidental
La pensée, dite moderne, de la société occidentale, est l’héritière du siècle des « lumières ». La nouvelle pensée directrice qui émergea de cette époque, et qui devait engendrer les révolutions industrielles des pays européens puis nord-américains, fut la suivante : la Nature serait dorénavant perçue comme une ressource inépuisable. Le rapport que les sociétés occidentales allaient entretenir avec la Nature serait ainsi purement matérialiste et utilitaire. Suivant cette logique, la Nature, vierge et inaltérée, serait au service de l’humanité. On venait ainsi de couper le lien intrinsèque qui intègre l’humain dans la Nature. Ceci a eu pour conséquence de changer la cosmologie occidentale : l’humain ne serait plus dans la Nature, mais au-dessus. Ce changement dans la pensée collective allait conduire les sociétés occidentales à se lancer dans une exploitation sans précédent des réserves naturelles de la planète. Au niveau des représentations, soit la place et les rapports de l’humanité avec la Nature, cette volte-face a eu les répercussions dramatiques que nous connaissons de nos jours.
Cosmologie amérindienne : l’être humain au sein de l’Univers
Pendant toute cette période d’exploitation, qui continue encore aujourd’hui sous différentes formes, la société occidentale a été confrontée à d’autres modèles de pensée. Dans le continent américain, la confrontation directe de la pensée amérindienne avec celle des sociétés occidentales a exacerbé les tensions entre les peuples. Afin de mieux comprendre les raisons de ces nouvelles tensions, il nous faut aborder la « cosmologie amérindienne », sans toutefois vouloir généraliser, et tout en gardant en tête que chaque peuple autochtone possède ses particularités.
Au coeur de cette cosmologie, il faut comprendre que la place de l’être humain n’est ni supérieure, ni centrale, dans le sens d’importance. Les différentes représentations amérindiennes de l’Univers placent, plutôt, l’être humain au sein d’un réseau. Dans ce réseau, tous les êtres sont interreliés et coresponsables du devenir d’un Univers commun. Dans un sens beaucoup plus large que celui compris dans les sociétés occidentales, la vitalité des êtres ne se limite donc pas à l’aspect biologique, mais intègre également les minéraux, l’air, etc. Dans cette représentation, les ancêtres sont également intégrés dans le réseau de relations. Par conséquent, la dynamique qui règne dans ce réseau est la suivante : TOUS PARTICIPENT À L’ÉVOLUTION DE L’UNIVERS !
Suivant cette logique, le concept de ressource naturelle prend un tout autre sens. L’accessibilité aux « ressources » se fait sous la forme d’échanges avec les autres êtres de la Nature où l’idée de possession et d’exploitation libre n’a aucun sens. Plus important encore, il est primordial de conserver des liens intacts avec la Nature et ceci passe nécessairement par une gestion, non des ressources naturelles, mais bien des relations entre l’humanité et la Nature dans son ensemble, souvent personnifiée par des esprits-gardiens. L’idée d’équilibre devient alors centrale. Toute exploitation des ressources peut entraîner une rupture de l’équilibre dans les relations des êtres qui sont dans le réseau. Lorsque ceci arrive, les catastrophes (climatiques, épidémies, guerres, etc.) sont interprétées comme le résultat de cette action. Dans cette logique, il est donc primordial de maintenir cet équilibre.
Vu dans son ensemble, le territoire d’une nation autochtone est donc composé, dans son intégralité, d’éléments vivants (humains, animaux, plantes, minéraux, nuages, montagnes, rivières, ancêtres, etc.) contribuant de façon dynamique et intégrée à la reproduction de l’Univers. Perçue comme telle, la notion de territoire est donc intimement reliée à celle de l’identité collective de la nation. De plus, un aspect généralement incompris ou mis de côté dans le discours occidental, est le suivant : l’exploitation des ressources naturelles d’un territoire implique l’exploitation des ressources spirituelles. En effet, dans un contexte amérindien, et contrairement à notre logique et notre discours, la question de la sacralité ou non de certains lieux ou « objets » de l’environnement ne se pose pas, car le lien avec la Nature est intrinsèque. Une des preuves les plus frappantes de ceci est le fait que, généralement, le concept de Nature, ou un synonyme, n’existe pas dans les langues autochtones. Si on le retrouve dans les discours officiels de nos jours, ce n’est que comme outil linguistique, compréhensible pour les occidentaux, capable de faire valoir leurs revendications.
Exploitation minière au Vénézuela
Afin de montrer comment ces deux logiques se confrontent dans le concret, je décrirai un cas personnellement vécu au Vénézuela . Cette nation a vu arriver aux bords de leur territoire des compagnies minières étrangères qui ont, depuis lors, exploité les ressources locales et contaminé l’eau potable. Avec la complicité du gouvernement et sans aucun accord de la communauté autochtone, les compagnies ont l’intention, même de nos jours, d’exploiter de nouveaux gisements. Pour cela, les besoins en électricité sont en augmentation constante. Afin d’y remédier, le gouvernement a décidé de créer une nouvelle ligne hydroélectrique qui traverse le territoire autochtone dans son ensemble. L’annonce du projet a provoqué de vives protestations et l’apparition d’une guérilla autochtone.
D’un côté, le gouvernement ne comprend pas comment une ligne hydroélectrique peut causer autant de tensions alors que les nouveaux gisements de minerai ne sont pas encore exploités. De l’autre côté, les représentants autochtones tentent d’expliquer que cette construction brise le lien de la communauté avec son territoire. Derrière le discours employé pour les circonstances, se cache l’inquiétude de créer un déséquilibre entre l’humanité, représentée par la communauté, et la Nature. Plusieurs personnes de la communauté m’ont fait part de leurs inquiétudes : « cette construction nous empêchera d’aller sur la montagne et empêchera la libre circulation des animaux et des oiseaux… », « depuis qu’ils ont commencé la construction, il y a eu plusieurs disparitions de jeunes dans la forêt », « si la compagnie s’implante dans notre territoire, les jeunes partiront et nos femmes seront perdues pour toujours… ». Ces quelques commentaires démontrent de façon implicite, le lien qui unit la communauté et son territoire. Cet espace est avant tout identitaire et représente, pour chaque habitant, son lien intime avec le passé (ancêtres), son présent et son futur (ressource alimentaire, matérielle et spirituelle). Briser ce lien signifie alors la perte de l’identité collective. Protéger les ressources du territoire devient donc un enjeu vital pour leur avenir.
On peut donc constater comment deux visions diamétralement opposées, basées sur deux cosmologies différentes, conduit, lorsqu’elles se confrontent, à des tensions inévitables. L’étude de la dimension culturelle dans la problématique de l’exploitation des ressources naturelles nous permet également de faire ressortir le lien qui existe entre la notion de territoire, propre à chaque culture, et celle de l’autodétermination des peuples autochtones. Preuve de ce lien, les discours généralement prononcés par des leaders autochtones intègrent de façon explicite les droits des peuples autochtones, les revendications territoriales et le processus d’autogouvernance. Finalement, tous ces éléments démontrent que la considération du lien entre le concept de Nature et d’identité collective, tissé dans la cosmologie amérindienne, est cruciale dans tout projet d’exploitation des ressources naturelles, si l’on aspire à promouvoir l’autodétermination des peuples autochtones.