Comité pour les Droits Humains en Amérique Latine

cdhal.org   >   Droits humains en Amérique latine   >   Dossiers thématiques   >   Féminicides   >   Ciudad Juárez, Chihuahua   >   Présentation de Marie-Hélè  

Présentation de Marie-Hélène Côté, 14 mai 2005

Féminicides

Présentation de Marie-Hélène Côté

pour la soirée anarca-féministe du 14 mai 2005,
organisée par le Comité Amérique latine de la CLAC

Bonsoir,

Je suis contente d’être parmi vous pour cette belle soirée. Je n’ai malheureusement pas le talent artistique des autres invitées, mais je vais tenter humblement de mettre mes mots et mes pensées à contribution pour cette soirée anarca-féministe et surtout pour honorer la mémoire de nos sœurs qui ne sont pas en train de prendre une bière entre amies comme nous, ni de souper en famille, en ce samedi soir, parce que leurs vies ont été volées dans des conditions atroces et dans l’indifférence quasi-totale.

Je vais commencer par vous lire un témoignage qu’on a recueilli à Ciudad Juárez, au nord du Mexique, quand on est allées en délégation de solidarité, en février 2004, avec la Commission québécoise de solidarité avec les femmes de Juárez. C’est le témoignage troublant d’une mère, Esther Luna, qui a perdu sa fille, Brenda Luna.

« Ma fille a disparu en septembre 1997. Elle devait travailler car notre famille est pauvre. Elle était au secondaire et elle est allée travailler car je suis malade. Elle venait d’avoir 15 ans, alors elle était trop jeune pour les maquiladoras. Je lui ai trouvé un travail de domestique chez une dame que je connaissais. Elle allait commencer ce jour-là. Le jour d’avant, j’ai fait le trajet avec elle pour lui montrer comment arriver au quartier où elle allait travailler. Le lendemain, elle est allée travailler et elle n’est jamais revenue.

Alors, je suis allée là où elle était supposée travailler, mais lorsque je suis arrivée, la madame m’a demandé pourquoi je n’avais pas envoyé ma fille. Nous sommes allées avec la madame aux autorités, on a fait le tour des pompiers et des hôpitaux. La madame m’a aidée pendant une semaine. Tous les jours, on allait voir les autorités. Au bout de trois semaines, un corps a été retrouvé sur un terrain vague qui appartient à PEMEX (Pétroles mexicains, un monopole de l’État). Comment ça se fait que les autorités l’ont retrouvée là, précisément ? Je pense que c’est parce que c’est eux…

Ils m’ont demandé si je voulais aller identifier le corps, même s’il était incomplet. Il n’y avait que des os et quelques morceaux de peau, je l’ai reconnue à cause des vêtements qu’elle portait. Aussi, parce qu’elle avait une cicatrice de morsure de chien antérieure sur un mollet. Les autorités ont dit que cette identification n’était pas suffisante. Ils ont proposé une analyse d’ADN, ils m’ont demandé un échantillon de sang et ont envoyé un morceau d’os à Mexico.

J’allais continuellement demander les résultats. Au bout d’un an, on m’a dit qu’ils avaient perdu le morceau d’os…comme si c’était un os d’animal !

On m’a offert un nouveau test d’ADN à Houston. Je leur ai dit : n’importe où, mais donnez-moi son corps pour que je l’enterre. Ils ont fait un autre échantillon. L’attente a été d’une autre année. J’allais tous les jours pour avoir les résultats. On m’a dit que l’analyse était négative sans plus d’informations ou de preuves. J’ai réclamé le corps tant et plus. On m’envoyait promener. On est allé jusqu’à m’offenser en me disant de ne pas m’inquiéter, que ma fille était probablement en train de s’amuser. Je m’en fous, je leur disais, mais donnez-moi le corps.

Après cinq ans de souffrance, j’ai appris l’existence de Casa Amiga, en 2002. Je leur ai raconté mon problème et elles ont demandé une autre enquête. Après deux mois, les résultats ont été positifs et j’ai enfin pu l’enterrer. Je suis résignée, mais pas tranquille, car j’ai d’autres filles de 19 et 24 ans. On est enragées contre la justice qui ne rend pas justice. Je crois qu’on a tous les mêmes droits, même quand on est pauvre. On veut que ça arrête. On est enragées, on se sent impuissantes et on a peur. J’espère que vous allez nous aider à faire pression sur le gouvernement pour qu’il nous écoute. C’est beaucoup de souffrance. » Fin du témoignage.

Brenda Luna est l’une des plus de 370 victimes du féminicide qui a lieu dans les villes de Ciudad Juárez et de Chihuahua, au Mexique.

J’ai bien dit FÉMINICIDE : un mot qui n’est pas encore dans le dictionnaire, un mot méconnu, un mot laid et épeurant qu’on évite d’utiliser. Un mot qui n’a pas fait son apparition par la bouche des policiers, des juges ou autres autorités, mais plutôt un mot qui vient de milliers de femmes, des mères, des sœurs, des amies, qui s’acharnent à le dénoncer.

Un homicide, un meurtre, c’est un crime qui relève du droit commun, comme un vol, par exemple. Un féminicide, c’est un phénomène qui a plus d’ampleur, qui réfère à la destruction méthodique ou organisée d’un groupe de personnes, à travers l’infliction de dommages multiples et dans un laps de temps relativement court, un peu comme un génocide. Féminicide, donc, car c’est sur la base de leur sexe, de leur genre, que des filles et des femmes sont éliminées. C’est un crime d’État, puisque que pareil massacre ne peut se produire sans la négligence ou la participation de fonctionnaires de l’État.

Il y a donc plusieurs féminicides qui se déroulent dans le monde. D’ailleurs, une coalition de groupes féministes radicaux de Mexico essaie de créer un Front international contre LES féminicides, auquel le Comité québécois de solidarité avec les femmes de Juárez, dont je fais partie, a adhéré. Pour ma part, je me suis penchée plus particulièrement sur le féminicide dans l’état de Chihuahua, mais aussi sur celui qui a lieu au Guatemala et celui qui touche les femmes autochtones du Canada. Je trouve qu’il y a plusieurs liens à faire entre ces différentes situations.

À Ciudad Juárez, c’est vers 1993 que les gens ont commencé à retrouver des cadavres de jeunes femmes dans le désert environnant et dans des terrains vagues au cœur de la ville. La plupart des femmes étaient âgées de 12 à 25 ans et elles avaient été violées, torturées et parfois mutilées pendant plusieurs jours. La majorité d’entre elles avaient de longs cheveux noirs et elles étaient minces et jolies. Les auteurs de ces crimes n’étaient jamais identifiés ni traduits en justice. En même temps, le nombre de disparitions de jeunes filles augmentait sans que les autorités réagissent de façon appropriée. En fait, leur réaction a été de minimiser le phénomène et de mener une campagne de désinformation complètement macho qui a quand même semé le doute dans les esprits pendant un temps. On disait soit que les disparues étaient liées au crime organisé, qu’elles étaient des prostituées ou qu’elles fréquentaient des mauvais endroits, soit qu’elles étaient victimes de crimes passionnels. Le gouverneur de l’état de Chihuahua a même dit que les filles disparaissaient parce qu’elles portaient des mini-jupes ou des pantalons serrés…

Ce sont les mères, les familles, les voisins de ces disparues qui ont commencé à recenser les mortes, à mener des recherches, à dénoncer l’attitude des autorités et à s’organiser. En 1997, les premiers groupes de familles de victimes se sont formés, leur version des faits a été connue de la société mexicaine et elle a aussi traversé les frontières du Mexique. Des organisations locales et internationales se sont jointes à la lutte des mères. Diverses hypothèses ont circulé sur le sort des disparues : psychopathes ou tueurs en série venant peut-être des Etats-Unis, trafic de femmes ou d’organes, tournage de snuff movies, des films de pornographie extrême, rituels sataniques ou orgies collectives impliquant narcotrafiquants, petits délinquants et policiers ? Les organisations qui ont fait enquête, comme Amnistie internationale, la Commission interaméricaine des droits humains et l’ONU, refusent de retenir une seule hypothèse et admettent qu’il puisse s’y produire un effet d’entraînement, vu l’impunité ambiante. Des présumés coupables ont été emprisonnés au cours des années, mais ils semblent être des boucs-émissaires puisque le féminicide continue. Le cas de Patricia Cervantes, une mère de victime que nous avions invitée au Québec, en septembre 2004, est éloquent à ce sujet-là. Son mari et son neveu ont été accusés du meurtre de sa fille Neyra et ils ont été emprisonnés, mais elle est convaincue de leur innocence. Son mari a été libéré, mais son neveu est toujours en prison sans pour autant avoir été déclaré coupable par un tribunal. Plusieurs autres hommes ont été faussement emprisonnés et contraints à signer des aveux sous l’effet de la torture.

Bref, l’impunité règne et le féminicide se poursuit, malgré quelques avancées administratives et judiciaires. Le nombre de disparues s’élève à plus de 500 et celui des mortes dont les corps ont été retrouvés, à plus de 400.

Au Guatemala, les meurtres de jeunes femmes précédés de torture et de violences sexuelles, mais qui ne sont pas des crimes politiques, ont commencé il y a 5 ans et on compte maintenant 1 400 victimes de tous âges. La majorité d’entre elles venaient des classes sociales moyenne et basse et vivaient dans des zones urbaines. Les hypothèses tendent moins vers le crime organisé et l’implication de fonctionnaires de l’État et il y aurait plus de cas de violence intrafamiliale que dans le cas du Chihuahua. Mais dans les deux cas, c’est l’impunité : plus de 80% des crimes commis contre les femmes restent impunis au Guatemala, selon le procureur des droits humains. Alors qu’au Mexique, un violeur reste moins longtemps en prison qu’un voleur de bétail… !

Au Canada, on n’est pas bien mieux. L’Association des femmes autochtones du Canada estime que depuis 20 ans, plus de 500 femmes autochtones seraient disparues dans des circonstances violentes, sans qu’on sache vraiment ce qui leur est arrivé, sans que des coupables ne soient condamnés. Encore là, ce sont les mères et les proches des victimes qui ont lutté pour elles, pour les retrouver, pour leur rendre justice, parce que les autorités policières, politiques et judiciaires, elles, méprisent les victimes et leurs familles, ne mènent pas d’enquêtes sérieuses, manipulent les causes de décès et le nombre de victimes.

Patriarcat…
Sexisme…
Racisme…
Capitalisme…
Inégalités sociales…
Nettoyage social…

Les femmes comme rats de laboratoire de la mondialisation des échanges de toutes sortes…

Tous des concepts sur lesquels on a réfléchi dans le cadre de nos actions et sur lesquels on pourrait réfléchir encore longtemps.

Toutes des réalités qu’on doit abolir.

Nous n’avons pas le temps d’aller plus loin ce soir, mais j’espère bien poursuivre les échanges et la lutte avec vous.

Je vais vous laisser sur une anecdote de Ciudad Juárez qui m’est revenue en préparant cette présentation :

À la fin de notre séjour, on a participé aux activités du V-Day, organisées chaque année par Eve Ensler et son armée de vagins et qui avaient lieu à Juárez l’année passée. On était heureuses d’être là, mais un peu mal à l’aise parmi la foule bigarrée et les jet setter solidaires. La conférence de presse a réuni des porte-parole prestigieuses, dont Jane Fonda, qui a dit devant une centaine de journalistes : « Quelque chose d’aussi atroce n’aurait pas pu arriver à ma fille. Je suis riche, je suis blanche, je suis célèbre : si ma fille disparaissait, ça ne prendrait pas autant de temps pour que je sache ce qui s’est passé, pour que l’enquête avance et j’aurais plus de chances de la retrouver vivante. »

J’ai été agréablement surprise de constater que sous ce maquillage et ces bijoux dispendieux, il y avait une bonne tête et un bon cœur, mais pas surprise par la teneur de son affirmation, parce qu’elle a bien raison. Je me suis dit : « hé ben ! On est plus nombreuses qu’on ne le pense, on est beaucoup plus fortes qu’on ne le pense. Il faut continuer à lutter ! »

Et nous continuons notre lutte, pour qu’il n’y ait pas une victime de féminicide de plus. Ni una muerta más.


Les 5 articles les plus récent de la rubrique
Qu’est-ce que le féminicide ?
Intervention de Gisèle Bourret
Intervention de Marie France Labrecque
Intervention de Marie-Hélène Côté

Tous les articles de la rubrique ]

atención estamos trabajando para mejorar el mundo   |   Valid XHTML! Valid CSS! SPIP! Optimisé pour Firefox