Comité pour les Droits Humains en Amérique Latine
Au cours des six dernières années, José Isabel Rivera a travaillé sur une ferme située à proximité de Châteauguay.
Par Nathaëlle Morissette, La Presse
La Presse Cuijingo, Mexique
En 1974, 203 Mexicains avaient quitté leur pays pour le Canada en vertu du Programme fédéral des travailleurs agricoles saisonniers. Aujourd’hui, ils sont plus de 12 000 à s’exiler avec l’espoir de gagner assez d’argent pour améliorer leur sort. Cette migration massive n’est toutefois pas sans conséquence pour les communautés mexicaines abandonnées par plusieurs de leurs habitants. L’été, le petit village de Cuijingo se retrouve sans hommes. Dans les rues, à l’église ou encore au marché, il n’y a que des femmes et des enfants. Pour gagner leur croûte, la majorité des hommes quittent leur famille et s’envolent vers ce qu’ils considèrent comme la terre promise : le Canada.
« Il y a de l’argent à faire là-bas, un point c’est tout, lance José Isabel Rivera, un travailleur saisonnier. C’est pour ça que nous y allons », poursuit-il en préparant les feuilles de maïs qui serviront à faire cuire les tamales, une spécialité de la cuisine mexicaine.
Situé à quelque 50 kilomètres au sud-est de Mexico, Cuijingo compte environ 8000 habitants. L’an dernier, 1800 hommes ont travaillé dans différentes provinces canadiennes en vertu du Programme des travailleurs saisonniers.
Chaque année, avant de faire des embauches, le ministère des Ressources humaines du Canada évalue les besoins en main-d’œuvre. Pour être admissibles au programme, les candidats doivent d’abord faire une demande auprès du Secrétariat du travail mexicain. Ils doivent être âgés d’au moins 22 ans et, de préférence, être mariés ou vivre en union libre.
Les dossiers des candidats acceptés sont ensuite acheminés au ministère canadien de l’Immigration, qui délivre les permis de travail. Tout le processus prend un ou deux mois. Mais pour s’envoler vers le Canada, les travailleurs saisonniers doivent assumer la moitié du coût du billet d’avion, soit 550 $. L’autre partie est payée par l’employeur. Les hommes embauchés travailleront surtout dans les champs de fruits et légumes, ainsi que pour les producteurs de tabac.
« Gagner le gros lot »
Pour ces hommes, partir devient une nécessité. À Cuijingo, les emplois sont plutôt rares. Les rues sont malpropres. Et certains habitants du village n’ont même pas le téléphone.
Le désespoir est parfois palpable. Dans une des petites rues étroites de l’endroit se tiennent chaque jour une dizaine d’hommes à l’air découragé, coiffés d’un chapeau de cowboy. Au dire des gens du village, ils passent la majeure partie de leur temps à boire pour oublier leur misère.
Ainsi, s’exiler pendant six ou huit mois représente pour plusieurs habitants de Cuijingo l’unique façon de gagner des sous. Payer les études de leurs enfants, permettre à leur famille de manger à sa faim, avoir une maison, autant d’objectifs poursuivis par ces hommes en quête de travail.
Jesus Orlando Garcia Villegas en sait quelque chose. Comme plusieurs autres, il s’est résolu à quitter son village pour travailler temporairement en terre canadienne. Il y a 20 ans, il était l’un des six premiers hommes de sa communauté à partir « gagner le gros lot » au Canada. Depuis ce temps, l’homme âgé de 52 ans va travailler chaque année dans une usine d’emballage de l’Ontario. Depuis quelques années, ses deux fils lui ont emboîté le pas. L’un s’envole vers le Canada et l’autre va aux États-Unis. À l’occasion d’une brève visite à pied à travers différentes rues du village, M. Garcia Villegas désigne avec fierté les maisons où vivent les travailleurs « qui s’en vont là-bas ». « Ici, il y en deux, par ici, il y en a trois et là, je pense qu’il y en a un... »
S’offrir du « luxe »
Lorsqu’il est de retour au village après plusieurs mois passés à l’étranger, l’homme ne reste pas les bras croisés et continue de peiner pour ramasser des sous. Ainsi, à Cuijingo, ce travailleur saisonnier vend des tamales sur la place publique en compagnie de sa femme. Tout juste à côté de l’église où il a installé deux petites tables en bois pour disposer ses énormes casseroles, M. Garcia Villegas raconte qu’il gagne 170 pesos (17 $) par jour avec son petit commerce. En Ontario, il est payé environ 8,50$ l’heure ; il travaille huit heures par jour, cinq jours sur sept. Pour lui, c’est comme gagner à la loterie.
Vêtu de sa chemise à carreaux et de sa casquette beige, ce bosseur affiche un sourire radieux. En dépit de la pauvreté apparente des gens de sa communauté, il soutient que « depuis que les habitants vont travailler là-bas, le village s’est développé. Les gens ont plus d’argent, ils peuvent acheter des terrains et construire des maisons. »
À preuve, une femme du village dont le mari est au Canada jusqu’en décembre raconte avec fierté qu’elle possède maintenant des ordinateurs. Elle a même ouvert un petit café internet.
À quelques rues de là, La Presse a fait le même constat en rencontrant José Isabel Rivera, un autre travailleur saisonnier. Sa modeste maison en briques entourée d’une clôture visiblement récente prouve qu’il a réussi à s’offrir un certain « luxe » que d’autres ne peuvent se payer.
Depuis six ans, ce père de famille travaille dans les champs de brocolis, de poivrons et de concombres sur une ferme située à proximité de Châteauguay. « Je parle un peu français ! » lance-t-il fièrement. « Parfois, il me fait la traduction lorsque je ne comprends pas les instructions du patron », ajoute son compatriote José Luis Rosas Reyes, qui travaille sur la même ferme que lui.
Dormir à 35
Lorsqu’on les interroge sur leurs conditions de travail, tous répondent d’emblée qu’ils sont satisfaits. Ils ont bien sûr entendu des histoires d’horreur impliquant des travailleurs qui avaient été privés de soins de santé par leur employeur, par exemple. Mais eux ne souhaitent visiblement pas se plaindre de quoi que ce soit.
« Il est vrai que les patrons sont très exigeants envers nous, admet du bout des lèvres José Luis Rosas Reyes. Ils veulent toujours qu’on travaille plus. Des journées de huit heures, ça n’existe pas. Nous travaillons un minimum de 10 heures par jour. » L’homme trouve également difficile de dormir dans un dortoir où logent environ 35 travailleurs.
En ce qui concerne les efforts de syndicalisation déployés notamment au Québec par les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC), les habitants de Cuijingo n’osent pas commenter. « Ils ont peur, estime Aaraon Diaz Mendiburo, qui a réalisé, Migrantes : los que venimos de adentro, un documentaire sur les travailleurs saisonniers de Cuijingo. Au Mexique, syndicat rime souvent avec corruption, explique-t-il. S’ils s’impliquent dans un processus de syndicalisation, ils craignent de ne plus pouvoir retourner travailler au Canada l’année suivante. » Incontournables telenovelas
En plus du travail souvent difficile qu’ils doivent accomplir là-bas, les séjours en terre canadienne sont souvent pénibles sur le plan personnel. Une vraie déchirure. « Quand je suis là-bas, je m’ennuie de ma famille », confie Jesus Orlando Garcia Villegas, le vendeur de tamales.
« Chaque fois qu’il part, ajoute sa femme, Lina Robledo, je me retrouve seule avec toutes les responsabilités. Et malgré les années, poursuit-elle en servant des clients, on ne s’habitue pas, c’est de plus en plus difficile. Eux, ils souffrent là-bas et nous, nous souffrons ici. Un jour, j’aimerais pouvoir aller travailler avec lui. »
Pour chasser l’ennui lorsqu’ils sont à des milliers de kilomètres de la maison, ces hommes venus de loin renouent avec un divertissement bien de chez eux. « L’an dernier, nous nous sommes tous cotisés pour nous payer la télévision satellite », mentionne José Luis Rosas Reyes. Ils peuvent ainsi regarder les émissions en provenance de leur pays, telles les fameuses telenovelas – l’équivalent mexicain des soaps américains –, admet M. Rosas Reyes, un peu gêné.
L’an dernier, près de Châteauguay, l’un des travailleurs a même tenté d’exploiter un petit commerce itinérant de tacos, raconte M. Rosas Reyes. Mais au bout de quelques jours, il s’est fait arrêter par la police, car il n’avait pas de permis, confie-t-il en souriant.